Philippe Monneret est professeur de linguistique à l'Université Paris-Sorbonne. Il a enseigné, jusqu'en 2015, à l'Université de Bourgogne.   Il est   fondateur et directeur des Cahiers de Linguistique analogique, secrétaire général de la revue Le Français moderne, membre du comité de rédaction de la revue Signifiances et membre du comité éditorial de la revue Romanica Olomucensia

Sur les événements du 13 novembre 2015 : une typologie discursive minimale

Il m’est évidemment difficile de commencer ce cours en poursuivant simplement celui de la semaine dernière. Le président de l’Université, dans un communiqué diffusé dimanche soir, a rappelé que notre rôle ici consiste avant tout à poursuivre nos missions d’enseignement et de recherche, qui sont la raison d’être de l’institution universitaire et constituent en eux-mêmes une forme de réponse à tous ceux qui veulent atteindre, d’une façon ou d’une autre, la liberté de penser, de parler et d’agir. La ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche a invité les professeurs, à faire en sorte que les établissements d’enseignement supérieur demeurent fidèles à leur mission, comme lieux d’échanges, de réflexion et de dialogue.

Dans ces circonstances, j’estime qu’il est de mon devoir de commencer ce cours, comme l’auront sans doute fait vos autres professeurs, en parlant de ces événements, et cela pour au moins deux raisons. D’une part, comme tout professeur (qu’il soit professeur des écoles, de collège, de lycée ou d’université), je crois nécessaire d’assumer un rôle de médiation auprès des générations plus jeunes que la mienne. C’est d’ailleurs l’une des grandes noblesses de ce métier que ce soin et cette préoccupation à l’égard de la jeunesse, et si j’insiste sur ce point, c’est parce que je sais que beaucoup d’entre vous avez cet ambition d’enseigner.

Mais, d’autre part, je pense aussi que j’ai un devoir en tant que professeur de linguistique, c’est-à-dire comme spécialiste des questions de langage et donc, pour employer la formule de Foucault, comme « intellectuel spécifique ». Vous aurez sans doute remarqué qu’immédiatement après la sidération provoquée par l’événement, un besoin de parole est apparu, puissant, fondamental, et qui va bien sûr continuer à se développer. Il est vital, pour les êtres humains que nous sommes, que nous parlions de ces événements, de ce qu’on a appelé les « attentats ». Vous allez vous-même dire un certain nombre de choses, et vous allez en entendre encore plus. Au plan politique, la question du langage est également cruciale, en relation avec la dimension pratique, celle des actes, des décisions. Parmi les premières décisions du président de la République et du gouvernement, figure le choix du mot « guerre », pour désigner la situation dans laquelle nous sommes actuellement, décision dont on peut penser ce qu’on voudra mais qui, incontestablement, montre bien que dans cette situation si grave, des décisions importantes doivent être prises qui placent au centre la question du langage. Je pense donc que nous linguistes, je veux dire nous les professeurs, et vous étudiants qui bénéficiez d’un enseignement en linguistique, nous avons dès maintenant un rôle important à jouer pour contribuer à faire en sorte que ce qui se produit autour de nous en matière de langage soit un peu compris, pour aider autant que nous pouvons le faire notre entourage, nos amis, nos concitoyens à prendre du recul, de la distance, à l’égard de ce qui se dit, à l’égard de la façon dont se formule ce qui se dit.

En première analyse, je pense qu’il peut être utile, dans les circonstances présentes, de distinguer quatre types de discours :

-          Le discours émotionnel

-          Le discours référentiel

-          Le discours d’opinion

-          Le discours de dialogue

Il s’agit bien sûr d’une typologie très élémentaire, compte tenu de ce dont nous disposons, en sciences du langage, dans le domaine de l’analyse de discours et des études textuelles, mais il faut concevoir cette  typologie comme une sorte de « kit de survie », minimal, réduit à l’essentiel.

Le discours émotionnel est premier. C’est celui du deuil – et nous sommes en période de deuil national – de la peine, de la plainte, de la compassion, mais aussi de la peur, de la haine réactive. Il faut accepter de l’entendre cette plainte, cette douleur, et ne pas trop se presser le la faire taire pour tourner la page (je vous renvoie sur ce sujet au beau livre de Michaël Foessel sur la consolation). Ce discours est centré sur celui qui parle, sur le locuteur. Peu importe à qui il parle, au fond, bien que certaines écoutes soient plus réconfortantes que d’autres. Ce discours n’est pas susceptible d’une analyse qualitative, sauf à la rigueur, sur le plan de la sincérité de l’émotion véhiculée. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas de bon ou de mauvais discours émotionnel

En revanche, le discours référentiel est passible d’une analyse qualitative car il a pour vocation de décrire la réalité, autrement dit de dire ce qui s’est vraiment passé, ce qui a eu lieu. Un bon discours référentiel est donc un discours qui décrit fidèlement la réalité, en s’appuyant sur des faits vérifiés ; c’est un discours soumis à ce que Pascal Engel appelle « la norme du vrai ». Les principales difficultés de ce type de discours sont d’une part qu’il se transmet presque toujours de deuxième ou de troisième main, à partir des sources policières ou gouvernemantales (c’est ce que qu’on appelle une connaissance par déférence), donc qu’il est toujours susceptible d’être déformé, mais aussi, d’autre part, qu’en dépit de sa fonction référentielle, il ne peut jamais être dénué d’une forme ou d’une autre de subjectivité.

Si le discours référentiel est configuré comme un face à face de l’homme parlant et de la réalité du monde, ou pour être un peu plus précis, comme un dispositif dans lequel ce face à face est soumis à des tiers, à des personnes qui prennent connaissance de la description proposée, le discours d’opinion aurait plutôt la structure d’un face à face entre deux individus, l’un qui parle et donne son opinion, l’autre qui écoute et qui, peut-être donnera aussi la sienne. Ce type de discours peut ou non s’appuyer sur les précédents, le discours émotionnel et le discours référentiel, mais il doit en être rigoureusement distingué car il possède des objectifs complètement différents. La principale question qui se pose ici est celle de savoir s’il faut entendre toutes les opinions (même les plus extrêmes ou les plus incohérentes). Si l’on veut des critères qualitatifs pour ce type de discours, la cohérence et la clarté sont probablement les indicateurs les plus pertinents.

Enfin, le discours de dialogue est celui qui met en jeu non plus une personne qui parle et une autre qui écoute mais deux interlocuteurs qui construisent ensemble un espace discursif. Si le discours d’opinion est centré sur le locuteur, sur celui qui parle et dit ce qu’il pense, le discours de dialogue est centré sur l’interlocuteur, sur le souci mutuel de la compréhension de ce que dit celui qui nous parle. Je précise qu’il ne s’agit absolument pas ici d’une forme ou d’une autre d’irénisme ou de naïveté intellectuelle : comprendre ne signifie pas accepter purement et simplement, ni se mettre d’accord d’une manière consensuelle ; comprendre signifie être capable d’être prêt si nécessaire à modifier ses propres schémas conceptuels pour les rendre aptes à intégrer ce qui leur est étranger : une pensée différente.

Notez bien que cette typologie sommaire n’a pas seulement une vocation descriptive : elle a une vocation pratique, au sens où elle permet, je crois, d’éviter certains malentendus, et tout particulièrement quand les partenaires de l’échange verbal s’adressent l’un à l’autre dans le cadre de types de discours de discours différents. Observez ce qui se dit et ce qui s’écrit en ce moment : vous constaterez que ces confusions sont fréquentes. Si vous avez à l’esprit le genre de distinction que je propose ici, vous serez en mesure de contribuer à lutter contre certaines formes d’incompréhension auxquelles vous ne manquerez pas d’être confrontés. C’est au moins ce que vous pouvez tenter de faire, en tant qu’étudiants en sciences du langage, et à ce titre plus avertis que d’autres sur ce qui se joue dans les échanges langagiers.

En tout cas, une chose est certaine : dans la situation où nous sommes, les paroles compteront autant que les actes. Si par chance nous réussissons à éviter la guerre civile que Daesh cherche délibérément à installer dans notre pays et plus largement dans l’ensemble des pays du monde, selon une stratégie bien connue qui est celle de l’insurrection, cette victoire sera obtenue grâce à une vigilance langagière permanente, visant à déjouer les pièges conceptuels qui minent toute parole à venir, la parole politique des élus, la parole politique des citoyens et la parole quotidienne de chacun, qui doit impérativement éviter la division et maintenir la concorde comme horizon. C’est pourquoi ceux qui comme nous, linguistes, sont en mesure de contribuer à clarifier les débats, à percevoir les conséquences prévisibles de mauvaises habitudes langagières, à aider celui qui parle à s’efforcer d’être conscient de la portée de ses paroles, c’est pourquoi nous, linguistes, devons agir en exploitant toutes les ressources descriptives et explicatives dont nous disposons. Le déminage langagier est un projet subtil, difficile et de longue haleine. Mais il est essentiel, urgent et pleinement à notre portée. Il faut donc commencer tout de suite : déminons les paroles destructrices.


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